Ma vie quand je n’écris pas

Lorsque je dis que je suis traductrice pigiste et que j’ai l’ambition de publier mes propres livres, on me dit immanquablement : « Ah! Alors c’est facile pour toi de trouver du temps pour écrire… » Mais non, pas toujours. Il m’arrive d’être débordée pendant plusieurs semaines. Donc, il y a des périodes où je n’écris pas pour mon propre plaisir, ni des histoires fictives, ni même un journal intime. Voici à quoi ressemble ma vie quand je n’écris pas.

Je suis déconnectée de moi-même. Je n’ai plus d’images qui apparaissent clairement à mon esprit, plus aucun personnage qui se manifeste. Je ne capte plus des bribes de dialogue ou de belles phrases qui me touchent. Pire encore, pour remédier à ce manque, je passe des soirées entières devant l’écran de la télévision pour m’abreuver des images et histoires des autres. Mais ça bloque encore plus mon canal d’inspiration parce que je ne suis pas ouverte à recevoir ce qui cherche à s’exprimer à travers moi.téléchargement

Je trouve que ma vie n’a aucun sens. J’erre en me traînant les pieds comme un zombie, je perds cette certitude d’être à la bonne place, d’être en train de faire ce pourquoi j’existe, de contribuer à rendre le monde meilleur. Quand je n’écris pas, je me sens inutile à la société.

Je déprime. Ma vie devient très routinière, d’un ennui mortel. Je deviens lasse. Mon quotidien se résume au travail et à d’autres choses sans grande importance. Je pense uniquement à mes problèmes et à ce que je ne fais pas bien. En un mot, je deviens irritable. Impatiente. Je boude mon chum parce qu’il n’a pas fait la vaisselle, et je hurle au chien du voisin d’arrêter de japper. Quand je n’écris pas, je me déconnecte de ce qu’il y a de plus grand que moi. Je perds cette étincelle dans mon regard, cette légèreté qui fait chanter ma voix et cette passion qui rend mon visage radieux.

Je ne suis pas présente. Quand je n’écris pas, je cesse d’être attentive au monde qui m’entoure. Au moment où j’écris ces lignes, deux petits garçons jouent à la cachette près de moi et leurs rires résonnent dans tout le café. Je les trouve charmants. Pourtant, je sais très bien que si je n’écrivais pas, ça m’agacerait. C’est d’ailleurs cette faculté de porter un regard bienveillant et attentif aux gens qui m’entourent qui m’a poussée à écrire de nombreuses scènes de métro et scènes de café… Je vous en ferai part dans mon prochain extrait!

Heureusement, tôt ou tard, Annie ou Isabelle m’envoie un courriel pour savoir comment avance mon manuscrit, ou bien Danielle me donne un coup de téléphone, ou bien je vois Anne-Marie qui me parle de son manuscrit qu’elle achève… ses yeux pétillent, et j’envie son bonheur! Enfin, je prends conscience que l’écriture me manque atrocement. Alors merci, les Filles, de me ramener dans le droit chemin, celui qui est le plus lumineux. Merci de me rappeler qu’il ne faut pas attendre d’avoir une année sabbatique pour écrire, mais que ça peut se faire au quotidien, même si notre horaire est chargé. Qu’il suffit de lui faire un peu de place.

Un écrivain qui n’écrit pas, c’est comme un mariage sans amour, une maman sans tendresse, un dessert sans sucre… Ça n’a aucun sens! Comme le dit si bien Kafka, un écrivain qui n’écrit pas est un monstre qui courtise la folie. Et je suis bien d’accord avec lui.

 

Mariko Beaupré