Mes lettres de refus

« Le bonheur, c’est de réaliser sa nature profonde. » – Spinoza
2016-09-10-08-06-00
Ça y est. Après 4 années de travail, 232 pages, 66 243 mots, une douzaine de reprises du début de mon roman et des centaines de dollars versés en ateliers littéraires de toutes sortes, JE SUIS PRÊTE. Armée de ma détermination, de ma patience et de ma foi – ou serait-ce plutôt de l’entêtement, de l’aveuglement, de la crédulité?-, je prépare l’envoi de mon manuscrit. Quelques mois plus tard, la première lettre de refus m’arrive. VLAN!

Je l’ai imprimée et je l’ai rangée dans ma filière rouge. Je n’étais pas découragée. Après tout, il s’agissait d’un seul refus. Je ne suis pas si naïve, je sais pertinemment bien – et on me l’a assez répété! – que c’est doooon difficile d’être édité pour un premier roman et que les éditeurs reçoivent tellemeeeeent de manuscrits. Mais j’ai continué d’y croire. Selon la philosophie taoïste :
«Il y a une sorte d’émerveillement, de foi en la vie qui est utile au bonheur.»

La deuxième lettre m’est arrivée par courriel. Qui disait sensiblement la même chose. OK, me suis-je dit, ça semble être un modèle assez générique… L’évidence me frappe : l’ont-ils seulement LU?

Le temps passe, la terre continue de tourner sur son axe, je ne suis pas pressée. Et voilà la troisième. Le ton est poli, presque courtois. Je ne perds pas espoir.

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Bon. Puisqu’on précise qu’il ne s’agit pas d’un « jugement négatif », je vais le croire. Je redresse donc les épaules et je m’occupe de mon chat, mes plantes, ma fille, mon travail, ma vie. Je vaque, je vaque. Et arrive la quatrième lettre. Je commence à prier m’endurcir. Je pense à J.K. Rolling qui a accumulé sept refus. À Stephen King qui empalait rageusement ces lettres sur un clou, piqué dans un mur à proximité de sa table de travail, bien en vue. Je répète en boucle mon nouveau mantra : ne pas me dé-cou-ra-ger.

Et puis c’est le silence. Juste au moment où je me dis que c’est bon signe, que « cette attente bien involontaire de notre part » veut peut-être dire que mon manuscrit s’est enfin retrouvé sur la table de chevet des membres du comité de lecture… la cinquième lettre se pointe. Cinq! Un chiffre symbolique. Un nombre premier. Est-ce un avertissement des dieux? Que dit mon horoscope? Que me réserve la pleine lune? Les tarots? Je commence à avoir peur quand je me rends à la boîte aux lettres.

Je n’ose plus sortir, redoutant  LA question que l’on me pose à intervalle régulier (parce qu’évidemment, j’ai avisé TOUT mon réseau social – virtuel et réel – que je cherchais un éditeur) : Piiiiiiiis? Ton romaaaaaaaaaan ?

Et je reçois la sixième lettre. Là, j’ai un coup au cœur. Je doute de moi, je doute de tout. « Mais qu’est-ce que je suis venue faire dans cette galère? » comme dirait Molière. Je me dis que je viens de franchir un cap, que ce n’est pas bon signe. C’est comme vieillir : 35 ans, 45 ans, 55 ans, ça passe. Mais 36, 46, 56? Le versant descendant, le début de la fin! J’ai l’impression d’avoir franchi un cap, de me diriger lentement (mais sûrement?), vers… LA DIZAINE!!! Autant dire L’ÉCHEC ULTIME DONT L’ON NE SE REMET JAMAIS.

Je me calme le pompon quand je me rends compte que, ô joie!, on me donne de petits commentaires positifs, sur lesquels je me jette comme la misère sur le pauvre monde…

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Et j’en suis là. Avec leurs sentiments les meilleurs. J’attends une dernière réponse avant de préparer un nouvel envoi. Je soupire, hausse les épaules et me souviens de cette citation de Frédéric Lenoir : « Un des obstacles au bonheur, c’est d’être en contrôle permanent. »
J’ouvre mes mains. Je laisse aller.

Évidemment, j’aimerais mieux recevoir l’appel d’un éditeur intéressé qu’une autre lettre de refus… Mais si ça se produit, je vais quand même persister (me cramponner?). Ça n’a plus la même importance depuis que j’ai commencé un… non, DEUX autres romans! L’un est sombre et poignant, l’autre, léger et sarcastique. Entre les deux, je m’amuse follement et écrire me rend si légère et heureuse. Je me demande si les éditeurs aussi ressentent de la joie et de la légèreté…

Pour l’instant, je n’ai ni pouvoir ni argent (ni avenir littéraire), mais quand je me présente devant mon manuscrit et que mon esprit déploie ses ailes, j’oublie ma filière rouge. Et les six refus qu’il y a dedans.

Anne-Marie Desbiens

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14 réflexions sur “Mes lettres de refus

  1. On ne voit pas les « captures d’écran ». Il semble y en avoir deux. Ce sont les lettres de refus?
    Tout au long et dès le début, je croyais que nous aurions droit à une fin heureuse, comme nous les aimons tant, nous, les Américains habitués aux fins hollywoodiennes. Eh bien non, rien, toujours en attente.!
    Nous serons nombreux à nous reconnaître dans ce billet.
    Je vous trouve courageuse d’en parler avant l’heureuse issue.
    Ayant vécu la même situation, je me doute de ce que vous devez ressentir devant chaque rentrée littéraire, je n’insisterai donc pas.
    Je ne vous dirai pas courage et persévérance, je crois que vous êtes la mieux place pour vous les conseiller et les répéter.
    Alors je vous écris simplement: continuez à venir nous en parler, de cette façon vous faites déjà partie de cette confrérie des attendeurs-du-oui-d’un-éditeur!

    Et si vous avez déjà un bon réseau, avez-vous envisagé l’auto-édition?

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  2. Merci Claude de votre commentaire. Je ne suis pas encore venue à bout de cette démarche, alors je n’envisage rien avant d’avoir essayé l’édition papier, qui est mon premier objectif. Et je ne ferme aucune porte! Pour ce qui est de la capture d’écran, je regarde ça avec les Filles. Merci de vos encouragements!

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  3. J’en suis à mon troisième refus. Je ne me décourage pas non plus car il y a quelque part, une personne et un éditeur que cela intéresse. Et advenant le contraire, j’aurai eu le plaisir de l’écrire et que peut-être, un jour, il y aura un lecteur qui me lira, c’est à dire, moi.
    Bonne chance.

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  4. Il y a un moyen infaillible pour savoir si le comité éditorial a lu votre manuscrit papier: insérer un cheveu entre deux pages de votre manuscrit et noter ces pages dans votre carnet. Il est prouvé qu’un lecteur époussettera de la main un cheveu qui traîne sur une page. Quand le manuscrit vous reviendra, vous saurez. Moi aux pages 16, 116, 216 etc… de tous mes manuscrits papier, j’écris à la 16è ligne un bout de phrase comme celle-ci: vous êtes un lecteur de manuscrit constipé et… chaque fois, ce lecteur l’a mentionné. Il a ri ou il a été insulté. Mais moi, je sais qu’il l’a lu. Ou encore, je place la page 116 à l’envers et normalement, elle devrait avoir repris sa position, une fois le manuscrit revenu.

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  5. Bonjour! Ne perdez pas espoir madame. Quand votre manuscrit tombera entre les mains du bon éditeur, la vie vous le préviendra assez rapidement.

    Soumettre un manuscrit s’avère aussi laborieux que soumettre un CV pour un emploi, parce qu’au final, pour chacun, on y mets tellement d’énergie, on y croit fort, comme si nous l’avions déjà eu ce poste/cette publication. Et quand on ne reçoit pas de nouvelles ou le contraire, qui ne soient positives, on est à terre et on se demande un peu si on a choisi le bon chemin. Courage!

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  6. Pardonnez cet impardonnable retard de ma part à commenter maintenant «Mes lettres de refus». J’ignore si votre nouvelle relève davantage du réel que du fictif. Peu importes si, au fond, elle m’a touché. Pour être franc avec vous, la raison en est qu’elle me rappelle une semblable déception vécue il y a plusieurs décennies.
    J’étais jeune alors. Satisfait de quelques succès éphémères gagnés en journalisme étudiant, je croyais en mon talent. J’avais eu l’idée un jour de mettre sur papier le récit d’une croisière sur voilier qui m’avait littéralement emballé et de soumettre le tout avec photos attenantes pour publication dans une revue de voile bien cotée à l’époque. Le rédacteur en chef m’avait répondu peu de temps après. Il me remerciait de mon article et me précisait en même temps les politiques de la maison, tout en m’assurant qu’il allait soumettre le tout au comité de lecture. Bref, il me ferait part de leur décision. J’eus réponse plusieurs semaines plus tard. Refus. La politique de la maison étant de ne pas retourner les textes soumis, je perdis tout: l’espoir, les photos envoyées ainsi que tout l’article dont je n’avais pas gardé copie.
    Mon histoire, votre histoire se ressemblent, à quelques détails près. Je n’ai jamais répété. Vous, vous n’avez jamais lâché. C’est tout à votre honneur.
    Et félicitations. J’ai bien aimé.

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  7. Merci de ce commentaire. Pour répondre à votre questionnement, ce n’est pas une nouvelle, c’est un article, donc bien réel. Et depuis sa parution, il y a eu des développements positifs. Effectivement, il ne faut pas se décourager, ça peut être long! Merci de nous lire.

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